Tuesday, July 18, 2006

25 Février 1962

Il faut que je tente quelque chose, prévenir quelqu'un. Avant qu'une balle perdue n'étale mon message en lettres grisâtres sur le no man's land, avant qu'une baïonette ne mette le point final à ce journal, avant que les gaz ne taisent mon cri de rage.

Je vais essayer de remettre la main sur Kaarel. Si j'y arrive, je ne sais pas ce que je ferai, mais ce serait déjà un pas. Je n'avais aucun but, à part mourir. Aucun espoir sinon tuer. Pour des idées, pour la patrie, donc pour rien. Mais là... Si jamais j'arrivais à faire connaître ce qui se passe ici, peut être qu'un mouvement populaire... Mouais. Ca c'est pas gagné. Mais l'important, c'est que mon désespoir se transforme en rage. J'ai un objectif. Je réussirai ou je crèverai.

Tuesday, June 06, 2006

L'assaut du 19, chitirieh

Assis dans un coin humide d'une tranchée évitée par les kapos en tous genres, j'ai fini de lire les papiers. J'en savais trop, mais surtout pas assez. Qu'est-ce que c'était ? Humain ? j'en doute. Ce ramassis de muscles sans cervelle, de tube et de liquide noirâtre ne pouvait pas être humain, même si certains pieds de marmite sont plus humains que certains officiers.

Je me suis dirigé vers les ramasseurs de blessés de mon unité, et ai négocié à un de ces pauvres cons d'aller ramasser les cadavres du No Man's Land à sa place. Tu parles, il était ravi de me céder sa place. Au fur et à mesure des allées sur le front, j'ai ramassé des cadavres de plus en plus loin, les ramenant près d'un entrepôt à l'arrière à l'aide d'un brancard avec une roue, genre brouette. J'essayais de me rapprocher de là où j'avais vu le monstre, là, Kaarel.

Manque de bol, on nous as rappelé. Les cadavres, pendant qu'on travaillait, avait été rentrés dans l'entrepôt. On nous as demandé de poser les notres à l'entrée et de repartir. Mon cul, ouais. Je voulais voir ce qu'ils faisaient dans ce foutu entrepôt. Je suis entré discrètement. Et j'ai vu. Et je ne veux plus voir.

Des tables. Les cadavres amoncelés en une pile dans un coin. Des tubes. Une cuve. Des médecins, bouchers en blouse blanche. Sur une estrade, un espèce de sale petit commissaire gueulant ses ordres, menant ses équipes de médecins de gesticulations énervées. Sur les tables, les médecins en blouse ensanglantée charcutaient les cadavres, les bricolaient et leur injectait un liquide noirâtre. Et au bout d'un moment, ceux-ci se relevaient. Je jure que j'ai pas touché à la vodka foireuse vendue par le caporal Dmitrov.

L'odeur étaient innommable : la puanteur de merde des boyaux ouverts, l'odeur doucereuse de la mort, le métal du sang coagulé, l'odeur gluante du liquide noir. La tête me tournait. J'ai entendu le petit comissar hurler un ordre comme dans un rêve. Je me suis enfui. J'ai réussi à retourner dans ma tranchée sans me faire choper. J'ai vomi dans un coin.

La mère patrie, cette putain égoiste, non contente d'envoyer ses gosses à l'abattoir, recycles les restes et les invendus.

Je veux mourir.

Monday, May 08, 2006

L'assaut du 19, tri.

Je me suis réveillé, la joue dans la boue puante de cette casemate. L'obus qui en a traversé le toit m'a projeté contre un mur. Vu que j'étais déjà évanoui, le fait d'être assommé a pas changé grand chose. J'avais la tête comme une caisse en ferraille avec des cailloux.
Affolé, j'ai cherché mon fusil. Défoncé. C'est alors que je m'en suis rappelé.

Kaarel.
C'était quoi ce truc ? Merde.
Dans un coin, j'ai vu, le cadavre du Provodnik. Sous quelques gravats. Je l'ai dégagé et l'ai fouillé. Pas grand chose d'intéressant, sauf quelques papiers. J'ai pris ses clopes et sa thune, récupéré les papiers.

C'est à ce moment là que je me suis rendu compte de l'odeur. Elle provenait du fond du trou d'obus, une odeur huileuse, puante. Celle du liquide qui suintait de Kaarel. Un stakhanov ? Mon cul, oui ! Bon, fallait que je sorte de là. J'ai taxé son flingue au provodnik, embarquant les papiers avec. J'pourrais les lire plus tard.

Sorti de la casemate, c'est encore le même spectacle de désolation, mais le soleil en plus. Ce connard brille pareil sur les vivants comme les cadavres. Enfin. Mes yeux s'habituent doucement à la luminosité.

Qu'est-ce que je pouvais faire ? Déserter, là, comme ça, au milieu du No Man's Land ? Me diriger vers les NeuReichers ? Cette bonne blague.

J'ai cherché où étaient mes lignes et j'y suis retourné. Les quelques blessures m'ont permis d'éviter un savon de mes supérieurs... Tant mieux, pas besoin de ça, merde.

Une pause, et les papiers. Apparemment, ce connard de Provodnik dirigeait une espèce de créature, puisqu'il recevait des ordres pour son "Stakhanov". Quand je repense à ce truc, j'ai encore la nausée. Ce n'est peut être pas mort, là bas, dans ce trou...

Sunday, February 25, 1990

L'Assaut du 19, dva.

D'abord, j'ai cru que c'était une machine étrange. Au milieu de... De bras. De jambes, de boyaux, de têtes et de torses. De restes de soldats du Neureich.
- Chto eto ?!, hurlais-je, les oreilles assourdies par le feu roulant d'artillerie, qui ébranlait la casemate sans pourtant la rayér de la carte et ma maigre existence avec.
La puanteur des cadavres et l'odeur de merde de leurs boyaux répandus sur le sol était couverte par une senteur de pétrole malsaine, agressive. Qui semblait plus s'infiltrer par les pores de ma peau que par mes narines.
La chose semblait m'avoir entendue. Accroupie, elle se retourna lentement. C'était un homme. Quand? Je ne sais pas. Son regard vitreux se posa sur moi. Sa peau malade luisait dans la pénombre alors que des auréole noirâtres se formaient autour des cables et tuyaux qui s'insinuaient dans ses bras, ses jambes, son corps, comme des couleuvres amoureuses sortant de son dos. Je l'avais vu, son dos. Livide, tâché de noir, avec des plaques métalliques vissées sur sa colonne vertébrale, des fils et des tubes pompant un liquide poisseux, des appareils mécaniques cliquetant et vibrant.
Sa voix semblait venir d'outretombe quand il me répondit. Ses yeux morts s'étaient fixés sur moi, ses dents étaient tâchées du liquide puant. Quand elles étaient présentes.

- Mie ochie stakhanov Kaarel.

Putain, mais c'est quoi, ce monstre? Des types dans son état, j'en ai déblayé plein de nos tranchées. Certains étaient même mes amis. Kaarel, qu'il s'appelle? J'veux bien, mais c'est quoi un Stakhanov? Mes jambes me lâchaient.

Il ne bougeait plus. Immobile comme une statue, il tenait dans ses bras le cadavre d'un officier. Un de ces putain de connard de chieurs de Provodnik. Le gonze s'était fait plomber la cervelle. Le contenu du crâne ouvert se répandait sur les jambes du Stakhanov, qui se leva, lâchant le corps qui s'étala dans un bruit mou. Tiens? L'artillerie s'était arrêtée.

Il était grand, près de deux mètres. Il s'avancait vers moi, je le pointai de mon fusil, qu'il m'arracha des mains, plia et jeta de coté comme un fêtu de bois et d'acier. Les machines de son dos s'étaient un peu emballées pendant l'opération, faisant perler le liquide noirâtre à la surface de sa peau.

C'est alors que je hurlais avant de m'évanouir.

Saturday, February 24, 1990

L'Assaut du 19, rass.

Il faisait nuit. Il faisait froid.
Quelques chefs nous aboyaient des ordres, fiers de vomir leurs galons. La tension montait. J'avais pour projet de crever, de rejoindre mes copains fauchés par les cracheuses. Marre de ce trou à rats où l'on ne peut qu'attendre ça.
Et puis l'ordre a été gueulé. Hurlants, la meute que nous étions se lancait à l'assaut du no man's land. On courait, on tirait au hasard. Certains se sont englués dans le fil barbelé rouillé, pleurant qu'on les libère, la morsure de l'acier s'ajoutant à celle du froid.

Mes larmes de peur gelaient dans mes yeux.

Les tirs de nos fusils éclairaient la nuit comme un stroboscope asthmatique. Révélant mes compagnons comme autant d'ombres blanches sur fond de nuit. Ajoutant parfois une note de couleur gaie, du rouge, dans cet univers de blanc, de noir et de boue. Victimes de balles ... "amies". Putain.

J'ai réussi à arriver dans la tranchée d'en face. Vide. Intégralement déserte, sauf de cadavres, et de mes compagnons. Je gueulais en russe, comme les autres, de peur de me faire abattre. Le flingue à la main, le réflexe est de buter tout ce qui ne lit pas le cyrillique. Au temps pour la discrétion.

Mais qu'est-ce que c'était que ce foutoir, merde! Je rentre dans une casemate, un trou puant arraché à la boue, étayé à l'arrache. De bois pourri, de métal rouillé. Dans un coin, je le vois.

Friday, February 23, 1990

23 Février 1962

Je n'ai pas dormi, cette nuit.
Le blizzard mauvais gelait ceux d'entre nous trop épuisés pour piétiner toute la nuit. J'en ai profité pour arrêter la cigarette. Un tir de sniper a fait sauter le crâne de Dras alors que je lui allumais une papirossa. Je lui ai piqué son paquet. Des hommes des brigades spéciales ont ramassé les cadavres dans la tranchée boueuse. Je ne sais pas ce qu'ils en font, mais des bruits courent.

Y paraît que le front avance. Les gradés s'en réjouissent. Nous on s'en fout, on meurt. Même mon encre commence à geler. Merde! C'est ça qui me permet de tenir. En plus, ça m'apporte des vivres. Des bidasses veulent écrire à leur femme, restée à l'arrière, et depuis longtemps remariées à un de ces richards qui vendent leur place au front. Alors j'écris. Des mots vides de sens: amour, espoir. Toujours croire, espérer. Enfin, je crois que je suis pas mieux qu'eux. La poussée d'adrénaline de l'assaut du 19 peut être? Demain, oui, demain j'écrirai ce qui s'est passé cette nuit là. Pour le sortir de ma tête, hurlant et griffant, et le tuer sur la page, l'écraser sur la feuille. Expliquer à celui qui me lira ce qui me fait hurler dans mes rares moments d'abandon.

Monday, February 19, 1990

19 Février 1962

On a fini de dégager les cadavres. On a découvert que l'un d'entre eux avait mis le feu à l'explosif d'une grenade à main pour faire chauffer sa ration. Visiblement, c'était un bleu qui n'avait pas encore la main.
En tout cas, c'est toujours une mauvaise idée de faire ça dans un dépôt d'obus.
Les gradés ont l'air de s'agiter. Visiblement on va monter à l'assaut sous peu. Ils ont beau faire les malins avec leur nouvel armement moderne, c'est toujours nous qu'on envoie crever dans ces ruines boueuses pour un conflit d'usure inutile. Je n'aurai peut être pas envie de survivre à ce soir.